Un bleu du ciel irréductible - Cours d'ouverture
Un bleu du ciel irréductible - Cours d'ouverture
Bruno Latour, sur les modes d’existence et son overdose de réductionnisme
Sur la route de Dijon à Gray, à la fin de l'hiver, en 1972, j'ai dû m'arrêter, dégrisé après une overdose de réductionnisme. Mettre tout dans rien, déduire tout de presque rien, commander, obéir, hiérarchiser, être profond, être supérieur ; ramasser les choses et les faire tenir dans un tout petit espace. N'avoir pour compagnons, comme ceux de ma caste, que les dragons du Rien et celui du Tout... J'ai ressenti comme une lassitude, surtout que ça ne rentrait jamais, que presque tout restait dehors et que les arbres le long de la route s'en trouvaient tout chiffonnés. Chrétien, philosophe, intellectuel, bourgeois, mâle, provincial et français toujours, j'ai décidé de laisser la place et d'offrir aux choses dont je parlais autant d'espace qu'il est en elles pour « prendre leurs distances », comme on disait au cours de gymnastique. Je ne savais encore rien de ce que j'écris ici, mais je me répétais seulement : « rien ne se réduit à rien, rien ne se déduit de rien d'autre, tout peut s'allier à tout ». C'était comme un signe de croix qui éloignait un à un les mauvais démons. Le ciel était d'hiver et très bleu. Il ne demandait plus que je le fonde sur une cosmologie, que je le rende dans un tableau, que je le capture dans un poème, que je le mesure dans un article de météorologie, que je l'établisse sur un Titan afin qu'il ne me tombe pas sur la tête. Il s'ajoutait aux autres cieux, n'en réduisant aucun autre et ne s'y réduisant pas. Il prenait ses distances, s'enfuyait et s'établissait quelque part où il définissait tout seul comme un grand sa place et ses buts, ni connaissable, ni inconnaissable. Moi et lui, eux et nous, nous nous entre-définitions, et, pour la première fois de ma vie, j'ai vu les choses irréduites et fériées.— Bruno Latour, Irréductions, 1984
Pour la préparation de ce cours, je m’aventure dans un rapprochement ambitieux et peut-être un peu risqué : celui entre couleur et Bruno Latour. Intellectuel français aux multiples casquettes, Bruno Latour ne s’est pas particulièrement intéressé à la couleur dans ses nombreux travaux. Mais sa méthodologie mouvante, son système de pensée hybride et son vocabulaire transversal autour des modes d’existence constituent pour moi un modèle irrésistible pour toute forme de recherche qui se veut à la fois rigoureuse et expérimentale. Je trouve cela d’autant plus pertinent que Bruno Latour lui-même, lors de la dernière décennie de sa vie, s’est investi dans le domaine artistique, brisant des barrières épistémologiques solidement ancrées et proposant des ponts improbables et riches de sens entre artistes et scientifiques.
Si nous pensons la couleur dans le cadre des modes d’existence définis par Latour, nous pouvons l’appréhender selon différentes logiques : perceptive, artistique, physiologique, industrielle, symbolique, etc. Chaque domaine engage un rapport spécifique à la couleur : le·la physicien·ne la décrit en termes de spectre lumineux, l’artiste en termes de matière et d’intensité, l’industriel·le en termes de reproduction et de standardisation, tandis que les cultures lui attribuent des significations variables.
Les objets prennent leur signification dans les réseaux où ils circulent. Un pigment comme le bleu outremer, par exemple, n’est pas qu’une substance chimique, il est aussi le produit d’une chaîne d’acteurs : mineur·euse·s extrayant le lapis-lazuli, chimistes cherchant à le reproduire artificiellement, commerçant·e·s le commercialisant, artistes l’intégrant à leurs œuvres, et institutions régulant son usage. La couleur peut donc être vue comme une entité relationnelle, un phénomène qui circule, se transforme et acquiert des significations au sein de multiples réseaux. Elle n’appartient à aucun domaine en particulier, mais les traverse tous.
Dans les sciences, la couleur devient un enjeu de classification et d’interprétation ; en politique, elle marque des identités et des appartenances ; en anthropologie, elle façonne des cosmologies et des croyances ; tandis qu’en psychologie, elle est étudiée comme vecteur d’émotion et d’influence. Il n’y a pas une couleur, mais des couleurs, toujours situées, toujours médiatisées par les contextes dans lesquels elles apparaissent.
Je considère que tout ce qui met en rapport des domaines a priori différents est source de créativité. En m’appropriant l’approche latourienne des modes d’existence, je propose pour ce cours une compréhension de la couleur non pas comme une donnée fixe, mais comme un objet qui se stabilise à travers des interactions entre science, culture, technologie et subjectivité.
Plus qu’une simple caractéristique du monde, la couleur devient alors actrice à part entière, saisie comme une entité vivante au sein des sciences sociales et humaines, et vecteur d’une réflexion hybride au sein d’une pratique artistique.
Diapositifs visionnés en cours - 17/9
Pour aller plus loin :
📖 Bruno Latour, Enquête sur les modes d’existence. Une anthropologie des Modernes. Éd. La Découverte, 2012
📖 Bruno Latour, Les Microbes. Guerre et paix, suivi de Irréductions, Métailié, 1984
📖 Michel Pastoureau, Bleu. Histoire d’une couleur, Seuil, 2000
📖 Maggie Nelson, Bleuets, traduction de Céline Leroy, Éditions du sous-sol, 2019
🎬 Derek Jarman, Blue, 1993
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Entretien radiophonique avec Bruno Latour, réalisé en mars 2022, quelques mois avant sa mort, dans lequel il résume sa pensée autour des modes d’existence.
Le début est un peu abstrait. Si vous manquez de temps, je vous suggère de passer directement à la minute 13, où il entre concrètement dans le cœur du sujet. Il ne s’agit pas spécifiquement de couleur, mais plutôt de sa méthodologie d’analyse et de recherche, dont je me suis largement inspiré pour poser les bases de ce cours.
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Entretien avec Philippe Walter, chimiste et historien, et Anne-Solenn Le Hô, physicienne, sur le bleu égyptien, l’un des premiers pigments de synthèse, au croisement de la chimie, de l’archéologie et de l’histoire de l’art.
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Un entretien avec l’historien Michel Pastoureau sur l’évolution de la place du bleu dans les sociétés occidentales. Pour comprendre comment les goûts et les significations associés à une couleur se construisent et se transforment au fil du temps.