Couleur, modes d'existence

La mémoire et la survivance des images - pour Teresa


Dans l’histoire de la littérature et de la philosophie, de nombreux·ses penseur·euse·s se sont penché·e·s en profondeur sur la question du souvenir, de l’image revenante et de la survivance du passé. Beaucoup d’entre elleux décrivent la mémoire non comme une archive stable et complète, mais comme un ensemble fragile de fragments, de traces et d’images incomplètes qui réapparaissent de manière partielle dans le présent. Certains souvenirs persistent avec une précision presque irréelle, tandis que d’autres deviennent flous, lacunaires ou impossibles à reconstruire entièrement.

Ces réflexions peuvent être particulièrement intéressantes dans un travail de dessin qui ne cherche pas à reconstituer fidèlement un lieu disparu, mais à explorer la manière dont celui-ci continue d’exister mentalement. Les blancs, les hésitations, les zones absentes ou indéterminées ne deviennent alors plus des défauts de représentation, mais les manifestations mêmes du fonctionnement de l’image mentale.

Quelques références qui abordent ces questions sous différents angles :




L’auteur. Post-face., court texte de Jorge Luis Borges, 1960 :

Un homme décide de dessiner le monde. A mesure que les années passent, il remplit un espace avec des images de provinces, de royaumes, de montagnes, de baies, de navires, d’îles, de poissons, de salles, d’instruments, d’étoiles, de chevaux et de personnes.

Peu de temps avant sa mort, il découvre que ce patient labyrinthe de lignes dessine les traits essentiels de son propre visage.


Funes ou la Mémoire - nouvelle de Jorge Luis Borges, 1942 :

Borges a décrit cette nouvelle comme une « métaphore de l'insomnie », et y raconte l'histoire d'un personnage doté d'une mémoire infaillible après une chute de cheval. D'après le narrateur, cette hypermnésie l'empêche de penser correctement, car ce qui caractérise la pensée est justement « oublier des différences, c’est généraliser, abstraire ». Une mémoire qui se souviendrait de tout deviendrait alors une mémoire inutile et une vraie malédiction.

Funes se souvenait non seulement de chaque feuille de chaque arbre dans chaque parcelle de forêt, mais aussi de chacune des fois où il avait perçu ou imaginé cette feuille. […]

Deux ou trois fois, il avait reconstitué un jour entier ; il ne s’était pas trompé une seule fois, mais chaque reconstitution avait elle-même pris un jour entier. […]

Non seulement il lui était difficile de considérer que le symbole générique « chien » inclut tous les individus si dissemblables de toutes formes et de toutes tailles, mais cela l’irritait aussi que le « chien » vu de profil à quinze heures quatorze doive être désigné du même nom que le même chien vu de face à quinze heures quinze.


Nouvelle complète : https://bastideenlettres.wordpress.com/wp-content/uploads/2018/09/funes-ou-la-mc3a9moire.pdf

Sur Marcel Proust, il y a cette superbe interview de Roland Barthes, dans laquelle il explique comment Proust a utilisé l’art (dans son cas, l’écriture ) comme un antidote pour vaincre le temps et la mort. C’est vraiment très beau, et une immense source d’inspiration pour tout·e artiste qui s’intéresse à la mémoire, à la survivance des souvenirs et aux questions liées au Temps.

Comment se fabriquent les souvenirs ? - série en 4 épisodes sur quelques grands philosophes qui ont réfléchi sur ces questions :

Retrouver la mémoire - Une autre approche, du point de vue des neurosciences :

Cours de William Marx sur Aby Warburg - les étagères mentales et les atlas de la mémoire :


L'Atlas "Mnémosyne" d'Aby Warburg


Untitled (Vénus à la fourrure)
L'Atlas "Mnémosyne" d'Aby Warburg