Synesthésie II - Couleur et Texte
Synesthésie et texte-image
Les lettres de l’alphabet ont pour moi des couleurs. Peut-être que, dans une certaine mesure, cela dépend du son que représente la lettre, car les voyelles sont plus colorées que les consonnes. Pour moi, a est noir, e blanc, i jaune, o d’un ocre clair, u violet. Je vois les consonnes, dures ou molles, en nuances variées : p et t sont d’un rose pâle, m d’un mauve doux, n gris perle, r brun, s bleu profond, f brun clair, v grenat, z doré. Chaque mot, chaque nom propre, compose ainsi une tapisserie colorée.Ma mère avait elle aussi des lettres colorées, mais ses combinaisons différaient des miennes. Je me souviens d’une discussion animée, dans mon enfance, sur la couleur de la lettre m. Pour moi, elle était d’un rose tendre, presque lilas ; pour elle, elle était bleu ciel. Nous étions incapables de nous mettre d’accord, et j’étais à la fois choqué et fasciné par cette divergence.
J’ai appris plus tard qu’il existe un mot pour ce phénomène, que d’autres le partagent et qu’on l’appelle “synesthésie”. Mais, bien avant de savoir cela, j’avais le sentiment que les lettres, les sons et les couleurs appartenaient à un même tissu sensible.
Quand j’écris ou quand je lis, le texte se déroule pour moi comme une tapisserie chatoyante, tissée de teintes précises et toujours identiques. Les mots simples et quotidiens forment des combinaisons stables, tandis que les noms étrangers ou rares produisent parfois des éclats imprévus, comme une pierre précieuse sous une lumière nouvelle.
Ce phénomène m’accompagne sans effort ; il n’est pas une distraction mais une composante de ma pensée. Il m’arrive même de juger la beauté d’un mot à l’harmonie de ses couleurs. Ainsi, lundi est d’un gris perle légèrement bleuté ; mardi brun ; mercredi vert ; jeudi jaune citron ; vendredi violet ; samedi bleu sombre ; dimanche d’un blanc éclatant.
Extrait de Parle, mémoire, Texte autobiographique de Vladimir Nabokov, 1951