Matériaux et Technologies - Introduction
Matériaux et Technologies I
Couleurs-matière
Si la couleur dans l’art a longtemps été étroitement associée aux pigments utilisés en peinture, la grande diversité des matériaux disponibles aujourd’hui oblige à repenser la notion même de couleur ainsi que le vocabulaire employé pour en décrire ses différents aspects. Chaque matériau interagit avec la lumière d’une manière spécifique et possède donc son propre langage en ce qui concerne la couleur.
Il est intéressant de faire un pas en retrait et d’observer à quel point, au XXIe siècle, la couleur dépasse largement le domaine des arts visuels. Il s’agit d’un champ de recherche très actif en sciences, avec des applications aussi variées que la formulation des peintures, les plastiques, le textile, les cosmétiques, l’impression, la typographie, la chimie, le packaging, la biologie, l’électronique, l’infographie, la photographie et le cinéma.
À une époque où les outils électroniques et numériques constituent des médiums à part entière, une distinction essentielle s’impose entre les couleurs-matière (pigments, bois, métaux et l’ensemble des objets physiques, dont la couleur résulte de l’absorption et de la réflexion de la lumière par les matériaux) et les couleurs-lumière (sources lumineuses elles-mêmes, comme les LED, les écrans numériques ou les projections, où la couleur est le produit d’un mélange additif de lumières).
En ce sens, la couleur est le reflet du contexte scientifique, industriel et social de son époque. La disponibilité de certains matériaux et leur coût de production et d’acquisition sont directement influencés par les crises géopolitiques. Des questions liées au développement durable, à la toxicité et à la rareté de certains matériaux obligent l’artiste contemporain à se pencher sur des questions éthiques en lien avec son médium.
La documentation et l’expérimentation des différents matériaux, de leurs possibilités, de leurs limites et de leurs coûts s’imposent donc comme des étapes intrinsèques à la production des œuvres d’art. La couleur ne peut être dissociée du matériau qui la porte, et celui-ci véhicule, même avant l’œuvre, des sensations, des signes et des significations propres.
Les lettres de l’alphabet ont pour moi des couleurs. Peut-être que, dans une certaine mesure, cela dépend du son que représente la lettre, car les voyelles sont plus colorées que les consonnes. Pour moi, a est noir, e blanc, i jaune, o d’un ocre clair, u violet. Je vois les consonnes, dures ou molles, en nuances variées : p et t sont d’un rose pâle, m d’un mauve doux, n gris perle, r brun, s bleu profond, f brun clair, v grenat, z doré. Chaque mot, chaque nom propre, compose ainsi une tapisserie colorée.Ma mère avait elle aussi des lettres colorées, mais ses combinaisons différaient des miennes. Je me souviens d’une discussion animée, dans mon enfance, sur la couleur de la lettre m. Pour moi, elle était d’un rose tendre, presque lilas ; pour elle, elle était bleu ciel. Nous étions incapables de nous mettre d’accord, et j’étais à la fois choqué et fasciné par cette divergence.
J’ai appris plus tard qu’il existe un mot pour ce phénomène, que d’autres le partagent et qu’on l’appelle “synesthésie”. Mais, bien avant de savoir cela, j’avais le sentiment que les lettres, les sons et les couleurs appartenaient à un même tissu sensible.
Quand j’écris ou quand je lis, le texte se déroule pour moi comme une tapisserie chatoyante, tissée de teintes précises et toujours identiques. Les mots simples et quotidiens forment des combinaisons stables, tandis que les noms étrangers ou rares produisent parfois des éclats imprévus, comme une pierre précieuse sous une lumière nouvelle.
Ce phénomène m’accompagne sans effort ; il n’est pas une distraction mais une composante de ma pensée. Il m’arrive même de juger la beauté d’un mot à l’harmonie de ses couleurs. Ainsi, lundi est d’un gris perle légèrement bleuté ; mardi brun ; mercredi vert ; jeudi jaune citron ; vendredi violet ; samedi bleu sombre ; dimanche d’un blanc éclatant.
Extrait de Parle, mémoire, Texte autobiographique de Vladimir Nabokov, 1951