Couleur, modes d'existence

La mémoire et la survivance des images - pour Teresa


Dans l’histoire de la littérature et de la philosophie, de nombreux·ses penseur·euse·s se sont penché·e·s en profondeur sur la question du souvenir, de l’image revenante et de la survivance du passé. Beaucoup d’entre elleux décrivent la mémoire non comme une archive stable et complète, mais comme un ensemble fragile de fragments, de traces et d’images incomplètes qui réapparaissent de manière partielle dans le présent. Certains souvenirs persistent avec une précision presque irréelle, tandis que d’autres deviennent flous, lacunaires ou impossibles à reconstruire entièrement.

Ces réflexions peuvent être particulièrement intéressantes dans un travail de dessin qui ne cherche pas à reconstituer fidèlement un lieu disparu, mais à explorer la manière dont celui-ci continue d’exister mentalement. Le souvenir y apparaît moins comme une image fixe que comme une forme mouvante, reconstruite au présent, traversée par l’oubli autant que par la mémoire. Les blancs, les hésitations, les zones absentes ou indéterminées ne deviennent alors plus des défauts de représentation, mais les manifestations mêmes du fonctionnement de l’image mentale.

Les références suivantes abordent ces questions sous différents angles : mémoire involontaire, espaces intérieurs, survivance des images, traces mnésiques, absence, fragmentation ou apparition mentale de l’image.


Marcel Proust — À la recherche du temps perdu (1913–1927)

Dans À la recherche du temps perdu, publié entre 1913 et 1927, Marcel Proust développe une réflexion majeure sur la mémoire involontaire. Le passé n’y réapparaît presque jamais sous la forme d’un souvenir clair, stable et immédiatement accessible. Il ressurgit au contraire à partir de détails fragmentaires : une sensation, une texture, une odeur, une lumière ou un objet deviennent les déclencheurs d’une réactivation soudaine du passé. Le célèbre épisode de la madeleine dans Du côté de chez Swann montre précisément ce mécanisme : un goût fait revenir tout un monde disparu, mais de manière progressive, hésitante et difficile à saisir.

Chez Proust, certains détails demeurent d’une précision presque irréelle tandis que le reste du souvenir reste flou ou inaccessible. Les descriptions des chambres d’enfance, des espaces domestiques ou des lieux traversés par la mémoire fonctionnent moins comme des reconstructions réalistes que comme des images mentales mouvantes, constamment réactivées et transformées par le présent de l’écriture. Les passages consacrés à la chambre de Combray, aux espaces de l’enfance et à la mémoire involontaire peuvent être particulièrement intéressants.


Gaston Bachelard — La Poétique de l’espace (1957)

Publié en 1957, La Poétique de l’espace de Gaston Bachelard est un texte fondamental sur les espaces de l’intimité et leur survivance dans l’imaginaire. Bachelard s’intéresse aux maisons, chambres, greniers, caves, coins ou tiroirs non comme simples espaces architecturaux, mais comme structures psychiques profondément liées à l’expérience affective et à la mémoire. La maison d’enfance occupe une place centrale dans son ouvrage : elle devient une sorte de paysage intérieur qui continue d’habiter le sujet bien après sa disparition réelle.

Les espaces mémoriels ne sont jamais restitués objectivement. Ils sont transformés par le rêve, l’affect et le temps. Certains détails prennent une importance disproportionnée tandis que d’autres disparaissent complètement. Les lieux deviennent des condensations d’expériences sensibles plutôt que des espaces cohérents ou documentaires. Les chapitres consacrés à “La maison. De la cave au grenier”, aux coins ou aux espaces miniatures sont particulièrement riches pour penser des images où certaines zones demeurent absentes, floues ou indéterminées.


Georges Didi-Huberman — L’Image survivante (2002), à partir de la pensée de Aby Warburg

Dans L’Image survivante, publié en 2002, Georges Didi-Huberman reprend et développe la pensée d’Aby Warburg autour de la notion de survivance des images (Nachleben). Les images n’y sont jamais considérées comme définitivement appartenantes à une époque révolue : elles traversent les siècles, réapparaissent sous d’autres formes, se transforment et continuent d’agir dans le présent.

Cette survivance n’est jamais intacte. Les images reviennent souvent sous forme de fragments, de traces incomplètes ou d’apparitions partielles. Didi-Huberman insiste sur le fait qu’une image forte n’est pas nécessairement une image claire ou complète. Les lacunes, les absences et les déchirures font partie de sa structure même. Les chapitres consacrés à la survivance (Nachleben), à l’anachronisme et aux réapparitions fragmentaires des formes chez Warburg peuvent offrir des pistes très stimulantes pour penser des images qui surgissent de manière incomplète dans le présent.


Sigmund Freud — la trace mnésique, notamment dans L’Interprétation du rêve (1899) et Note sur le bloc-notes magique (1925)

Chez Freud, la mémoire n’est pas conçue comme un simple stockage d’images intactes. Les expériences laissent des “traces mnésiques”, c’est-à-dire des inscriptions psychiques fragmentaires qui se modifient continuellement au fil du temps. Dans L’Interprétation du rêve (1899), les souvenirs apparaissent comme des éléments recomposés, déplacés ou condensés plutôt que comme des représentations fidèles du passé.

Le texte Note sur le bloc-notes magique (1925) est particulièrement éclairant. Freud y décrit un petit dispositif d’écriture effaçable comme métaphore du fonctionnement psychique : les inscriptions visibles peuvent disparaître en surface tout en laissant des traces profondes persistantes. Cette image permet de penser la mémoire comme un espace où rien ne s’efface complètement, même lorsque l’accès au souvenir devient fragmentaire ou difficile. Les notions de souvenir-écran, de trace et de déformation du souvenir peuvent être particulièrement pertinentes dans une pratique qui travaille sur les hésitations, les absences et les fragments mémoriels.


Maurice Blanchot — L’Espace littéraire (1955)

Dans L’Espace littéraire, publié en 1955, Maurice Blanchot développe une réflexion sur l’absence, le retrait et l’impossibilité de saisir pleinement ce que l’œuvre cherche à faire apparaître. L’image ou l’écriture n’y donnent jamais accès à une présence totale et stable. Quelque chose échappe toujours, demeure hors d’atteinte ou se retire au moment même où l’on tente de le fixer.

Cette pensée de l’absence permet d’envisager l’inachèvement et la fragmentation non comme des défauts, mais comme des composantes essentielles de l’œuvre. Les lieux du passé persistent sous forme de fragments, d’intuitions visuelles, de détails isolés ou d’atmosphères incomplètes. L’impossibilité de retrouver entièrement l’image devient alors le sujet même du travail. Les passages consacrés à l’image, au regard, à la distance et au retrait peuvent être particulièrement intéressants pour penser des dessins qui se situent au bord de l’apparition et de la disparition.


Deux cours de William Marx (Collège de France), autour des étagères mentales et les atlas de la mémoire :


Comment se fabriquent les souvenirs ? - série en 4 épisodes sur quelques grands philosophes qui ont réfléchi sur ces questions :


Retrouver la mémoire - Une autre approche, du point de vue des neurosciences :


Sur Marcel Proust, il y a cette courte interview avec Roland Barthes, absolument sublime, où il explique comme Proust a utilisé l'art (dans son cas l'écriture) comme antidote pour vaincre le temps et vaincre la mort. Vraiment très beau et une énorme inspiration pour tout.e artiste qui s'intéresse à la mémoire, à la survivance des souvenirs, et au questions liées aux Temps.