La Machine à Préserver de Philip K. Dick
Philip K. Dick, La Machine à Préserver, 1953
Extraits
(...)
Doc Labyrinth, comme tous les gens qui ont trop de loisirs et lisent énormément, avait acquis la conviction que, comme l'Empire romain en son temps, notre civilisation prenait le chemin de la décadence. Il lui semblait y déceler les fissures mêmes qui avaient abouti à l'anéantissement de l'ancien monde, celui de la Grèce et de Rome ; il était persuadé que notre société finirait par sombrer de la même façon, pour laisser place à un âge d'obscurantisme.
Une fois parvenu à cette conclusion, Labyrinth s'était mis à réfléchir à toutes les belles choses qui seraient perdues dans cette redistribution des cartes. Il songea aux oeuvres d'art, à la littérature, aux belles manières, à la musique, bref, à tout ce qui disparaitrait. Et il lui semblait que, de toutes ces grandes et nobles réalisations de l'esprit humain, la plus périssable et la plus vite oubliée serait sans doute la musique.
(...) C'est ainsi que lui vient l'idée d'inventer une Machine à Préserver. Un soir où, installé dans le grand fauteuil de son séjour, Labyrinth écoutait à faible volume de la musique sur son électrophone, il lui vint une vision. Une image étrange se forma dans son cerveau : la dernière partition existante d'un trio de Schubert, un ultime exemplaire écorné, maculé de traces de doigts, traînant par terre dans un endroit laissé à l'abandon qui devait être un musée.
Dans le ciel passait un bombardier. Et les bombes tombaient, réduisant en ruine le musée dont les murs s'effondraient avec fracas. Et les gravas s'amoncelaient sur le trio de Schubert désormais perdu, promis au pourrissement et à la décrépitude.
(...) Si seulement la musique possédait l'instinct de survie élémentaire et banal des taupes ou des vers de terre, tout changerait ! Si on pouvait la transformer en créatures vivantes, en animaux dotés de crocs et de griffes, elle serait en mesure de survivre. Si seulement on pouvait construire une Machine : une Machine susceptible de métamorphoser les partitions musicales en êtres vivants !
Malheureusement, Doc Labyrinth n'avait pas les capacités requises pour procéder lui-même à une telle réalisation. (...) il finit par mettre la main sur les gens qu'il fallait. Une petite université du Middle West s'enthousiasma pour ses plans et accepta avec empressement de s'attaquer sans tarder à leur mise en oeuvre.
(...) Elle fut livrée peu après à son commanditaire, soigneusement empaquetée dans une caisse entourée de fil de fer et assurée pour le transport. Quelles pensées fugaces durent se bosculer dans son esprit, tandis qu'il ajustait les réglages et s'apprêtait à effectuer sa première transformation ! Pour commencer, il avait choisi une partition fort précieuse à ses yeux : le Quintette à cordes n°4 en sol mineur de Mozart. Il la feuilleta un long moment, perdu dans ses pensées bien éloignées de la réalité. Enfin il alla insérer la partition dans la machine.
(...) Un oiseau, et non un mammifère, sortit du compartiment. L'oiseau-mozart était ravissant, petit, gracieux, avec le plumage déployé d'un paon. Il s'avanca quelque peu dans la pièce en sautillant puis, curieux mais affectueux, revint vers Labyrinth. Tremblant, ce dernier se baissa, la main tendue. L'oiseau-mozart vint tout près. Puis, d'un seul coup, il s'envola.
(...) Il fut encore plus surpris le lendemain en voyant sortir de l'appareil un scarabée-beethoven austère et pétri de dignité.
(...) Ensuite avait surgi l'animal-schubert. Tout fou, ce petit être proche de l'agneau courait bêtement en tout sens et ne voulait que jouer.
(...) Volumineux et bariolé, l'animal-wagner avait manifestement mauvais caractère et Doc Labyrinth le craignait quelque peu, tout comme les mouches-bach d'ailleurs, ces nuées de bestioles sphériques de plus ou moins grande taille obtenues à partir des quarante-huit Préludes et Fugues. Il y avait aussi l'oiseau-stravinski, qui semblait fait d'un curieux assemblage de fragments disparates, et cent autres incongruités.
Labyrinth les lâchait dans le bois, où ils s'empressaient de s'enfoncer comme ils pouvaient, qui en sautillant, qui en gambadant. Mais déjà il éprouvait un vague sentiment d'échec, (...) il n'avait aucun pouvoir sur le résultat final. C'était comme si l'expérience lui échappait (...)
Philip K. Dick, La Machine à Préserver, 1953
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