La couleur en cartographie
En cet empire, l'Art de la Cartographie fut poussé à une telle Perfection que la Carte d'une seule Province occupait toute une Ville et la Carte de l'Empire toute une Province. Avec le temps, ces Cartes Démesurées cessèrent de donner satisfaction et les Collèges de Cartographes levèrent une Carte de l'Empire, qui avait le Format de l'Empire et qui coïncidait avec lui, point par point. Moins passionnées pour l'Étude de la Cartographie, les Générations Suivantes réfléchirent que cette Carte Dilatée était inutile et, non sans impiété, elles l'abandonnèrent à l'Inclémence du Soleil et des Hivers. Dans les Déserts de l'Ouest, subsistent des Ruines très abîmées de la Carte. Des Animaux et des Mendiants les habitent. Dans tout le Pays, il n'y a plus d'autre trace des Disciplines Géographiques.
De la rigueur de la science, courte nouvelle de Jorge Luis Borges, 1946
À la partie inférieure de la marche, vers la droite, je vis une petite sphère aux couleurs chatoyantes, qui répandait un éclat presque insupportable. (...) le lieu où se trouvent, sans se confondre, tous les lieux de l’univers, vus de tous les angles.
Extrait de l'Aleph, nouvelle de Jorge Luis Borges, 1945
Nouvelle complète
Les cartes, au premier abord, par leur statut de document, semblent relever de l’évidence et de l’objectivité : une représentation de l’espace réel en deux dimensions. Pourtant, cette définition masque une opération beaucoup plus complexe. Cartographier, c’est nécessairement réduire, simplifier, sélectionner. C’est transformer un monde continu, multiple et instable en une surface lisible. Toute carte est le résultat d’une série de choix : que montrer, que rendre visible, que laisser de côté. Ces choix ne sont jamais neutres.
La couleur joue ici un rôle important. Elle permet d’organiser l’information, de distinguer, de hiérarchiser, de rendre immédiatement perceptibles des différences qui, sans elle, resteraient abstraites. Dans une carte, une variation chromatique peut indiquer une frontière politique, une intensité statistique, une appartenance culturelle, une évolution temporelle. La couleur n’est pas un simple habillage esthétique, elle est un langage. Elle produit du sens avant même que la carte ne soit lue.
Cette dimension est particulièrement visible dans les usages politiques de la carte. Représenter un territoire, c’est déjà en proposer une lecture. Agrandir certaines zones, en minimiser d’autres, choisir des seuils de visibilité ou des catégories, revient à produire une vision du monde. La carte peut ainsi renforcer des récits dominants, ou au contraire révéler des réalités invisibilisées. Elle participe d’une appropriation symbolique de l’espace.
Cependant, la cartographie ne se limite pas à la représentation de l’espace physique. De nombreuses cartes explorent d’autres dimensions : le temps, les flux, les relations, les récits. Certaines cartographient des trajectoires historiques, d’autres des données invisibles (réseaux numériques, migrations, échanges). D’autres encore relèvent d’une expérience vécue : cartes mentales, subjectives, affectives.
Face à cette diversité, l’idée d’une carte objective, parfaitement fidèle au réel, apparaît comme une illusion. Jorge Luis Borges en donne une image radicale dans son récit d’une carte à l’échelle 1:1, coïncidant point par point avec le territoire. Une telle carte, en épousant exactement le monde, en perd toute utilité. Elle ne simplifie plus, elle ne sélectionne plus, elle devient le monde lui-même. Autrement dit, une carte ne peut exister qu’à condition de transformer ce qu’elle représente.
À l’inverse, dans L’Aleph, Borges imagine un point unique contenant simultanément tous les points de l’univers, sans superposition ni réduction. Cette image ouvre une autre perspective : celle d’une concentration extrême du monde, où la totalité est contenue dans un espace minimal. Entre ces deux figures, la carte infiniment étendue et le point infiniment dense, se dessine une tension fondamentale de la cartographie : rendre visible un monde trop vaste, sans jamais pouvoir l’épuiser.
Le métier d’artiste et celui de cartographe tendent alors parfois à se confondre. D’un côté, certaines cartes atteignent une telle qualité conceptuelle et esthétique qu’elles relèvent pleinement de l’œuvre. De l’autre, de nombreux artistes se sont remarquablement approprié l’objet cartographique : ils en déplacent les codes, en révèlent les implicites, ou en explorent les potentialités sensibles et critiques. La carte cesse alors d’être un simple outil de représentation pour devenir un espace de projection, d’interprétation et de fiction.