Jesus teinturier, Michel Pastoureau
Jesus teinturier – Histoire symbolique et sociale d'un métier réprouvé
Michel Pastoureau, 1995 -
Extraits
Parmi les différentes versions des évangiles apocryphes qui nous content l’enfance de Jésus, plusieurs accordent une place importante à ses tentatives pour apprendre un métier. Elles nous expliquent comment Marie et Joseph souhaitent faire entrer chez un maître cet enfant peu ordinaire, qui parfois leur donne bien du souci. Malheureusement les échecs succèdent aux échecs. Le jeune Jésus n’est pas fait pour la condition d’élève, ni pour celle d’apprenti ; et cela ni chez le maître d’école, ni chez le scribe, ni chez le forgeron, ni chez le cuisinier, ni même chez son père le charpentier. Quel que soit le corps de métier, il se montre inapte au travail, commet des maladresses, se livre à des facéties et place son maître du moment dans une position difficile. En général, toutefois, cela ne dure guère : grâce à un ou deux miracles, Jésus rétablit bientôt une situation compromise, accomplit en un instant les tâches qu’on lui demandait, puis se transforme en bienfaiteur et, ce faisant, étonne, attire et convertit. Un épisode de ces « années d’apprentissage » semble avoir, plus que les autres, marqué les hommes de la fin du Moyen Âge : l’histoire de Jésus chez le teinturier. Nous en avons conservé plusieurs versions latines et vernaculaires (notamment anglo-normandes), héritées des anciens évangiles arabes et arméniens de l’Enfance compilés aux premiers siècles du Christianisme. Ces différentes versions ont en outre engendré, à partir du XIIᵉ siècle, une iconographie prenant place sur des supports variés : miniatures, livres, bibles, missel, carreaux de céramique, vitraux, retables.
(...) Malgré quelques différences, les textes, pour la plupart inédits, articulent cette histoire autour de la même trame. Je la résume ici d’après un manuscrit latin de la Biblioteca Ambrosiana à Milan³ et un manuscrit anglo-normand de la Bibliothèque Bodléienne à Oxford, tous deux copiés au début du XIVᵉ siècle. Jésus, âgé de huit ans, est placé en apprentissage chez un teinturier de Tibériade. Son maître, nommé Israël, lui montre les cuves à teinture et lui enseigne les particularités de chaque couleur. Puis il lui remet plusieurs étoffes somptueuses apportées par de riches patriciens et lui explique comment chacune doit être teinte d’une couleur spécifique. Après lui avoir confié ce travail, Israël part dans les bourgs alentour faire la collecte de nouveaux vêtements à teindre. Pendant ce temps, Jésus, oubliant les consignes de son maître et pressé de retrouver ses parents, plonge toutes les étoffes dans la même cuve et rentre chez lui. C’était une cuve d’indigo. Quand le teinturier revient le lendemain, toutes les étoffes sont uniformément bleues. Il entre dans une violente fureur, gronde Jésus, se proclame déshonoré devant toute la ville. Jésus lui dit alors : « Ne t’inquiète pas, Maître, je vais rendre à chaque étoffe la couleur qui doit être la sienne. » Il les replonge alors toutes dans la cuve d’indigo puis les ressort une par une, chacune dotée de la couleur souhaitée.
(...) L’épisode de Jésus chez le teinturier de Tibériade est instructif à plusieurs égards. Il nous rappelle d’abord comment, aux yeux du Christianisme médiéval, Jésus n’a pas seulement pouvoir sur les êtres vivants mais aussi sur la matière, et notamment ici sur la plus rebelle d’entre toutes : la matière colorante. Pour les hommes du Moyen Âge, changer la nature des couleurs est peut-être un miracle encore plus singulier que de guérir un malade ou de ressusciter un mort, parce que changer la couleur d’une chose est presque toujours une opération qui relève de la ruse, du déguisement ou de la magie, et qui donc est le fait du Diable ou de ses suppôts. Que ce soit Jésus qui opère ce miracle nous fait pénétrer dans le domaine de l’extraordinaire. Par là même, cet épisode nous rappelle aussi combien les activités de teinture ont toujours suscité la méfiance, la peur, l’inquiétude ou l’admiration. Être teinturier n’est en rien un métier comme un autre. Comme le forgeron et comme l’alchimiste, le teinturier transforme la matière, la fait passer d’un état dans un autre, change l’ordre des choses voulu par le Créateur en captant, per artificium, les forces de la nature. Comme le forgeron et comme l’alchimiste, il semble posséder l’art d’obtenir, par des procédés jugés inquiétants et maléfiques, des résultats qui sont inaccessibles au commun des mortels et étrangers à l’intervention divine, la seule légitime et efficace.
(...) La méfiance longtemps suscitée par les métiers de la teinturerie mériterait elle aussi de retenir davantage l’attention des historiens et des anthropologues. Dans l’Occident médiéval cette méfiance s’exprime aussi bien dans le domaine des légendes et de l’imaginaire que dans la société véritable. Et les sources, écrites ou figurées, qui permettraient d’étudier pourquoi et comment ces métiers sont des métiers plus ou moins réprouvés, ne manquent pas. Les teinturiers médiévaux, en effet, ont laissé beaucoup de traces dans les documents. À cela plusieurs raisons, la principale tenant à la place importante que leur activité occupe dans la vie économique. L’industrie textile, on le sait, est la grande industrie motrice de l’Occident médiéval, et toutes les villes drapières sont des villes où les teinturiers sont nombreux et puissants. Or les conflits y sont fréquents qui les opposent à d’autres corps de métiers, notamment aux drapiers, aux tisserands et aux tanneurs. Partout, l’extrême division du travail et les règlements professionnels rigides réservent aux teinturiers le monopole des pratiques de teinture. Mais les tisserands et les drapiers, qui n’ont pas le droit de teindre, le font quand même. D’où des litiges, des procès, et donc des archives, souvent riches d’informations pour l’historien des couleurs. On y apprend par exemple qu’au Moyen Âge on teint presque toujours le drap, très rarement le fil.
(...) Avec les tanneurs — autres artisans suspects, parce qu’ils travaillent à partir de cadavres d’animaux — les conflits ne portent pas sur le tissu mais sur l’eau de la rivière. Teinturiers et tanneurs en ont un besoin vital pour exercer leur métier. Mais il faut que ce soit une eau propre. Or quand les premiers l’ont souillée, les seconds ne peuvent plus s’en servir pour laisser macérer leurs peaux. Inversement, lorsque ces derniers rejettent à la rivière les eaux sales du tannage, les teinturiers ne peuvent plus passer derrière eux. D’où, ici encore, des discordes, des procès, et donc des documents d’archives. À propos de cette même eau de la rivière, des querelles semblables — et souvent violentes — opposent les teinturiers entre eux. Dans chaque ville drapière, en effet, les métiers de la teinturerie sont strictement compartimentés selon les matières textiles (laine, soie) et selon les couleurs ou groupes de couleurs. Les règlements interdisent de teindre une étoffe ou d’opérer dans une gamme de couleurs pour laquelle on n’a pas licence. Pour la laine, par exemple, si l’on est teinturier de rouge, on ne peut pas teindre en bleu et vice versa. En revanche, les teinturiers de bleu peuvent parfois prendre en charge les tons verts et les tons noirs, et les teinturiers de rouge, la gamme des jaunes. Si donc, dans une ville donnée, les teinturiers de rouge sont passés les premiers, les eaux de la rivière seront fortement rougies et les teinturiers de bleu ne pourront plus s’en servir avant un certain temps. D’où des conflits perpétuels et des rancunes qui traversent les siècles. Parfois, comme à Rouen au début du XVIᵉ siècle, les autorités municipales tentent d’établir un horaire d’accès à la rivière que l’on invite ou modifie chaque semaine, afin que tour à tour chacun puisse bénéficier des eaux propres.
(...) Cette étroite spécialisation des activités de teinture n’étonne guère l’historien des couleurs. Elle doit en effet être rapprochée de cette aversion pour les mélanges, héritée de la culture biblique, qui imprègne toute la sensibilité médiévale. Ses répercussions sont nombreuses, aussi bien dans les domaines idéologique et symbolique que dans la civilisation matérielle. Mêler, brouiller, fusionner, amalgamer, sont souvent considérés comme des opérations infernales parce qu’elles enfreignent l’ordre et la nature des choses voulus par le Créateur. Tous ceux qui sont conduits à les pratiquer de par leur tâches professionnelles éveillent la crainte ou la suspicion, parce qu’ils semblent tricher avec la matière. Eux-mêmes, du reste, hésitent à se livrer à certaines opérations, comme le mélange de deux couleurs pour en obtenir une troisième. On juxtapose, on superpose mais on ne mélange pas. Avant le XVe siècle, par exemple, aucun recueil de recettes pour fabriquer des couleurs, que ce soit dans le domaine de la teinture ou dans celui de la peinture, ne nous explique que pour fabriquer du vert il faille mélanger du bleu et du jaune. Les tons verts s’obtiennent autrement, soit à partir de pigments et de colorants naturellement verts (terres vertes, malachite, vert-de-gris, nerprun, aulne, jus de poireau), soit en faisant subir à des colorants bleus ou noirs un certain nombre de traitements qui ne sont pas de l’ordre du mélange. Au reste, pour les hommes du Moyen Âge, qui ignorent tout du spectre et de la classification spectrale des couleurs, le bleu et le jaune sont deux couleurs qui n’ont pas le même statut, qui ne se situent pas sur les mêmes axes ni sur les mêmes échelles de valeurs : elles ne peuvent donc pas avoir un « palier » intermédiaire qui serait la couleur verte. Et chez les teinturiers, les cuves de bleu et les cuves de jaune ne se trouvent pas dans les mêmes officines ; il est donc difficile de les mélanger ou de plonger successivement un même drap dans les deux cuves pour le teindre en vert.
(...) Savoir fabriquer avec certitude une nuance de couleur choisie à l’avance sur un nuancier constituera un tournant essentiel qui, à partir des années 1760-1780, transformera rapidement et profondément les rapports que l’homme occidental entretient avec la couleur. Avant cette date, les teinturiers restent des hommes mystérieux et inquiétants, d’autant plus craints qu’ils sont turbulents, querelleurs, procéduriers et secrets. De plus ils sont sales, portent des vêtements maculés, ont les ongles, le visage et les cheveux souillés. Jusque dans leur apparence ils transgressent l’ordre social ; barbouillés des pieds à la tête, ils ressemblent parfois à des histrions sortis des cuves de l’enfer.
Michel Pastoureau, Jésus teinturier. Histoire symbolique et sociale d'un métier réprouvé
Médiévales, n°29, 1995 (L'étoffe et le vêtement. pp. 47-63)
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