Des couleurs, des Histoires
Des couleurs, des Histoires :
L'Histoire comme hypothèse
Les usages et les imaginaires liés à la couleur sont intrinsèquement déterminés par un contexte social, géographique, politique et philosophique. Il est essentiel de prendre conscience qu’à un premier niveau de réflexion, les mots, le vocabulaire et les archétypes de pensée que nous utilisons aujourd’hui pour parler de couleur sont ceux de notre époque. Parler du bleu dans la Grèce antique en le comparant à notre concept de bleu dans la société occidentale du XXIe siècle relève presque du non-sens. Plus qu’un simple travail de documentation et d’analyse, une telle comparaison exigerait un immense déplacement intellectuel visant à adopter la perception et le contexte spatio-temporel d’un·e individu·e ayant vécu il y a trois mille ans. Pour certaines périodes plus proches de nous et mieux documentées, cet exercice reste envisageable, mais plus on remonte dans le temps, plus il devient hypothétique.
Dans les sociétés préindustrielles, en effet, la couleur n’était pas conçue comme une entité abstraite, telle que nous l’entendons aujourd’hui. On ne parlait pas du rouge de manière générale, mais du rouge du cinabre, du rouge de la garance ou encore du rouge du vermillon. Chaque matériau possédait une valeur intrinsèque, dépendant des ressources disponibles et des procédés techniques de fabrication.
La couleur a ainsi pu revêtir une grande diversité de fonctions selon les contextes et les époques : symbolique, décorative, esthétique, emblématique, etc. Ce n’est qu’au XXe siècle, avec les progrès industriels, l’abstraction et les théories de la perception, que la couleur est repensée dans une logique autonome, progressivement dissociée des contraintes narratives et mimétiques.
Cette notion de relativité de la couleur et de construction des récits de l’Histoire est d’autant plus pertinente que nombre de pigments et de colorants utilisés dans les œuvres ont changé d’apparence, voire disparu au fil du temps. Aujourd’hui, nous savons, par exemple, que les statues et monuments de la Grèce antique étaient systématiquement peints de couleurs très vives, alors que l’un des grands fondements esthétiques de l’histoire de l’art occidental repose sur l’imagerie d’un univers antique blanc, immaculé et sobre.
Pour aller plus loin :
🔗 Site officiel de l’exposition itinérante "Gods in Color", 2003-2024: https://buntegoetter.liebieghaus.de/en/
📖 Vinzenz Brinkmann (2017).Gods in Color – Polychromy in the Ancient World. Prestel, New York, 2017
📖 Michel Pastoureau (2000). Bleu. Histoire d’une couleur. Éd. Seuil.
🎧
🎧
🎧