Appropriation culturelle dans l’art
Les couleurs prises en otage :
Formes d’appropriation culturelle
Depuis une quinzaine d’années, la notion d’appropriation culturelle occupe une place centrale dans les débats liés à l’art contemporain, à la mode, au design et aux industries culturelles. De nombreuses controverses ont émergé autour d’œuvres, de collections ou de campagnes visuelles accusées de réutiliser des formes, des couleurs, des motifs ou des matériaux issus de cultures minorisées sans en reconnaître les significations, les contextes historiques ou les enjeux politiques. Ces débats ne portent pas uniquement sur la question de la “copie” ou de l’influence, mais sur les conditions dans lesquelles certains signes culturels circulent, et sur les asymétries de pouvoir qui accompagnent cette circulation. La couleur, en tant que signe immédiatement visible, est souvent au cœur de ces tensions.
Les échanges culturels ont toujours existé dans l’histoire de l’art. Cependant, l’appropriation culturelle devient problématique dans des contextes marqués par :
- Une histoire coloniale ou impériale,
- Des rapports de domination économiques, raciaux ou symboliques,
- Une inégale reconnaissance des artistes, artisans ou communautés d’origine. Dans les sociétés contemporaines globalisées, les images, les motifs et les couleurs circulent rapidement, souvent détachés de leurs contextes d’origine.
Des éléments issus de cultures marginalisées peuvent ainsi être revalorisés esthétiquement lorsqu’ils sont repris par des institutions dominantes (musées, marques de luxe, artistes reconnus), alors même que ces mêmes éléments continuent d’être stigmatisés ou invisibilisés lorsqu’ils sont portés par les communautés d’origine.
On parle d’appropriation culturelle lorsqu’un artiste, une institution ou une marque :
- Emprunte des formes visuelles (couleurs, motifs, matériaux, symboles, pratiques),
- Issues d’une culture ou d’un groupe social minorisé,
- Sans contextualisation, sans reconnaissance réelle de leur histoire,
- Et sans engagement avec les personnes concernées, tout en en tirant un bénéfice symbolique, économique ou institutionnel.
Dans le champ de la couleur, cela peut se manifester par :
- L’usage de palettes chromatiques “ethniques” réduites à des codes décoratifs,
- La reprise de motifs ou de systèmes colorés porteurs de significations sociales ou rituelles,
- L’emploi de matériaux ou de techniques artisanales locales transformés en simples effets visuels ou arguments marketing. Le problème n’est donc pas l’inspiration en soi, mais la déconnexion entre la forme visible et ses conditions d’existence (historiques, sociales, politiques, techniques).
Les critiques adressées à l’appropriation culturelle soulignent plusieurs risques :
- Effacement du sens : la couleur ou le motif devient une surface esthétique vidée de sa fonction symbolique.
- Injustice symbolique : ce qui est dévalorisé dans un contexte devient valorisé dans un autre, sans redistribution.
- Renforcement des stéréotypes : certaines cultures sont réduites à une esthétique figée ou exotique.
- Extraction culturelle : analogie avec l’extraction de ressources, où la valeur est déplacée sans retour. Ces mécanismes sont d’autant plus visibles dans la mode, le design et l’art contemporain, où la couleur fonctionne souvent comme signe identitaire immédiat.
Face à ces enjeux, plusieurs approches sont proposées dans le champ artistique et pédagogique :
- Contextualiser : expliquer l’origine, les usages et les significations des formes et couleurs mobilisées.
- Collaborer réellement : travailler avec des artistes, artisans ou communautés concernées, sur un pied d’égalité.
- Reconnaître et créditer : rendre visibles les sources, les savoir-faire et les histoires.
- Partager la valeur : économique, symbolique ou institutionnelle.
- Se situer : expliciter sa propre position (culturelle, sociale, géographique) dans le travail artistique.
- Déplacer la question : passer de “puis-je utiliser cette couleur ?” à “Que fait cette couleur ici, et à qui profite-t-elle ?”
Matrix parlait entièrement du désir de transformation, mais depuis une position contrainte, dissimulée.L’idéologie de droite s’approprie absolument tout. Elle s’approprie les points de vue de gauche et les transforme pour sa propre propagande, afin d’obscurcir le véritable message. C’est exactement ce que fait le fascisme.
Lilly Wachowski en entretien pour le podcast So True, 2025
« L’impression que j’en avais en grandissant était que ce sont des personnes qui n’étaient pas vraiment aisées qui utilisaient ce sac. Il symbolisait la difficulté économique. Alors voir ce sac être approprié de cette manière par Louis Vuitton a fait rire pas mal de Nigérians. »Dans le cas du rouge-blanc-bleu réutilisé sous forme de sacs de créateurs vendus à prix élevés, explique-t-il, les marques « ne le voient que comme un motif et un matériau amusants, un peu gadgets. Elles ne perçoivent pas le message social qui se cache derrière. »
Et ce message — que ce soit à Hong Kong, au Nigeria ou en Afrique du Sud, dans les magasins à bas prix de Londres ou les “dollar stores” de New York — est celui d’une persévérance populaire. C’est la volonté de franchir des murs et de traverser des océans à la recherche d’une vie meilleure. Le rouge-blanc-bleu est un sac utilisé par des personnes traversant des rivières, se rendant dans des villes industrielles, s’accommodant d’un logement-cabine parce qu’elles n’ont pas les moyens de louer un véritable appartement. C’est un sac qui est utile précisément parce qu’il est peu coûteux, résistant et accessible. Diana Olaleye, article pour The Book Banque, 2019
Char de la N-VA (parti politique belge nationaliste flamand de droite) lors de la Brussels Pride – Marche des fiertés, 2025
D. Trump lors de la campagne présidentielle, octobre 2016
Tweet par D. Trump lors de la campagne présidentielle, octobre 2016
Affiche de spectacle de minstrel show, avec Billy Van, États-Unis, vers 1900
Personnages de "Zwarte Piet" (Père Fouettard),
une radition folklorique liée à la fête de Saint-Nicolas en Belgique et Pays-Bas
Quelques contre-exemples plus éthiques, où on passe d'une logique de l’extraction à une logique de relation / collaboration / restitution :
Pour aller plus loin :
📖 Stuart Hall (2008). Identités et cultures. Politiques des cultural studies. Éd. Amsterdam.
📖 Ariella Aïsha Azoulay (2021). Histoire potentielle. Défaire l’impérialisme. Éd. B42.
📖 Achille Mbembe (2013). Critique de la raison nègre. Éd. La Découverte.
📖 Culture & Musées (2008). « Introduction. Arts et appropriations transculturelles ». Culture & Musées, n° 12. Cairn.info.
📖 The Conversation (depuis 2016). Articles sur l’appropriation culturelle dans l’art et la mode. Édition française.
📖 Musée du quai Branly – Jacques Chirac. Ressources et articles sur la circulation des objets et des formes culturelles. Paris.